A Laotian diaspora

Laos/Guyane : paroles, visages et parcours d’exilés du bout du monde

Dans un bourg de Guyane nommé Roura, vivent des Laotiens arrivés dans ce département français d’Amérique latine au milieu des années 1980. Après de longs périples et plus encore d’épreuves. Fuyant le communisme au risque de leur vie, souvent séparés quand un père était en « camp de rééducation » et qu’un de ses fils avait réussi à s’échapper, ils ont d’abord séjourné dans des camps de réfugiés en Thaïlande avant de gagner la France métropolitaine (et glacée) où ils ont travaillé dur, alors que les enfants apprenaient difficilement le français dans des écoles peu hospitalières. D’autres se sont retrouvés en Argentine (dont ils ne connaissaient rien, et moins encore la langue) avant une traversée épique du Brésil en bus et bateau et l’arrivée en Guyane, dont ils ne connaissent pas la langue non plus !

Ainsi en 1984, ce groupe de Laotiens, dont une partie est originaire du même village fluvial de Ken Sa Dok (?) et d’autres du sud du pays, a-t-il fait souche en créant, avec l’aide du maire (UDF) de l’époque Claude Ho A Chuck, le Village Dacca au milieu de la forêt, toujours présente alentour.

Solidaires, soudés même, ils ont défriché ensemble le terrain à la machette, construit leurs premières maisons aux toits de bâche, fait pousser du riz pour se nourrir, et se sont lancés dans le maraichage avec une énergie d’autant plus étonnante que beaucoup n’étaient pas agriculteurs au Laos.

Peu à peu les maisons s’agrandirent, devinrent plus confortables, en même temps que les parcelles agricoles devenaient trop étroites pour ces travailleurs infatigables. Certains sont allés cultiver ailleurs, d’autres sont partis vers la métropole, tandis que les enfants entraient à l’école. Les activités se sont diversifiées et de nouveaux venus, non laotiens, ont racheté les maisons.

Aujourd’hui, la troisième génération de maisons ressemble à celles de toute la Guyane, alignées le long d’une rue goudronnée, et bordées par la forêt. Ceux qui travaillent encore dans l’agriculture sont peu nombreux. Les autres sont revendeurs au marché de Cayenne, travaillent dans le bâtiment ou le commerce informatique. Mais tous restent en contact avec la diaspora laotienne de par le monde, aux USA, en Argentine, en Australie ou en France.

Ces hommes et ces femmes à l’hospitalité généreuse, qui ont reconstruit ensemble un village et leurs vies, continuent de s’entraider, de pêcher, de chasser et surtout de manger ensemble – et plus souvent encore de faire la fête et de danser au son des musiques laotiennes, classiques ou de variétés.

Gais, actifs, laborieux, mais profondément blessés par leur vie d’exil, les souffrances endurées et le déclassement social, ces Laotiens de Guyane ont tous vécu des histoires incroyables dont ils parlent avec plus ou moins d’entrain et plus ou moins de réticence selon les moments. A l’âge de dix ans, Ké Thepharat, laissant ses parents derrière lui, a traversé à la nage le fleuve Mékong, frontière entre la Thaïlande et le Laos pour fuir l’enrôlement. Van Tchaï Quang a, lui aussi, traversé le fleuve à la nage, les garde-frontières tirant sur la jeune bande de candidats à l’exil… Somdee Keovongsack, leader du groupe des « Argentins », a vécu l’incroyable traversée du Brésil depuis l’Argentine, par 4 familles comprenant 23 personnes et débarquant, éberlués, dans cette Guyane hostile dont ils ignoraient tout. Un autre, ancien légionnaire français, explique que sa famille était divisée entre les communistes et ceux qu’ils envoyaient en camp : trente ans après, il ne veut pas être filmé par peur de représailles contre sa famille restée au pays. Tien An Bounheuangvilay, fragile et solide à la fois, souffre encore de la « toute la misère quelle a vu » enfant comme des années passées à Lisieux (Normandie), grande préadolescente en classe avec des gamins ayant cinq ou six ans de moins qu’elle qui comprenait à peine le français. Vitchit Keovongsack raconte comment il a vécu, tout petit, l’arrivée dans un pays totalement inconnu et peuplés … de noirs ! Et papy Thepharat, infatigable travailleur, dès qu’il a un moment, souffle dans son kren, l’instrument traditionnel du Laos constitué de tiges de bambous assemblées sonnant un peu comme un grand harmonica.

Tous parlent avec passion et tristesse du Laos natal. Certains y sont retournés, pansant un peu la blessure du départ précipité et plein de dangers. D’autres en rêvent et préparent le voyage. Beaucoup d’anciens ont définitivement renoncé au retour : évadés des camps, réfugiés politiques en France, ils craignent d’être repris s’ils foulent à nouveau le sol du Laos…